Gravé dans le marbre

Publié le par Onirix

 

 

 Voici reproduit ici un texte de 1962, prophétique, d'un écrivain philosophe et journaliste autrichien pacifiste : Robert Jungk.
Où quand les vrais bonnes idées et tentatives de réflexions ne sont pas suivies comme elles le méritent, l'humanité part à la dérive...

Un texte qui n'a peut-être jamais été autant d'actualité.
 Est-il aujourd'hui trop tard pour mieux faire ?


NOUS LAISSERONT DES DETTES ENORMES

" On le dit, on le redit, en cette période d'essais d'armes atomiques :
Nos enfants, nos petits enfants et leurs lointains descendants payeront la note de notre génération, la première génération de l'ère atomique. Nous sommes légers. Nous sommes aveuglément et criminellement légers.
On a dépeint avec assez de précision les futurs enfants monstres touchés par les retombées radioactives. On a imaginé et même cherché à évaluer avec précision le nombre d'êtres humains qui, au troisième millénaire, seront atteints de cécité, de cancers ou de difformités congénitales. Et puis? Le silence. Des choeurs de protestations se sont élevés durant quelques heures, quelques jours, ou quelques semaines. Ils ont sombré, ils sont déjà presque oubliés. Qui se souvient encore même des télégrammes affolés d'Einstein? Chaque fois que les hommes du présent commettent des crimes irréversibles contre l'avenir, on voit ainsi flamber la pailles des âmes pures et impuissantes. Cela éclaire la scène un bref instant, puis ne laisse que l'obscurité plus profonde, propice à de nouveaux attentats.
Il faudrait enfin faire d'avantage. Il faudrait enfin entreprendre une action réelle. Les beaux cris isolés des "humanistes" ne sont rien, la littérature fondée sur la mauvaise conscience n'est, en dépit de ses louables intentions, que de la littérature. Voici une proposition.
L'idée est née de la constatation d'un des faits essentiels de notre époque : l'homme, jusqu'ici, développait son action dans l'espace; il la développe désormais dans le temps, il la fait rayonner loin dans le temps à venir. Presque tout ce qui est entrepris aujourd'hui par les sciences et les technique se répercute non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps. Chaque année, nous mettons en chantiers des milliers de projets qui détermine le sort des hommes bien au-delà de l'an 2000 et d'une manière probablement irrévocable.
Certe, l'avenir a toujours été le fruit du présent. Mais il restait aux homme une certaine marge de liberté pour façonner leur destin. ILs pouvaient se révolter contre le passé, rejeter ce que leurs pères avaient prévu et organisé pour eux, recommencer à zéro. Ce n'est plus le cas. Le sort de toutes les futures victimes des essais nucléaires entre 1945 et 1962, est dores et déjà inscrit dans leurs gènes d'une encre que rien ni personne n'effacera. Nous ne pouvons remettre à demain la défense de nos descendants, puisqu'ils sont attaqués aujourd'hui même.. Et c'est pourquoi je propose que nous fassions entendre les voix de ceux qui ne sont pas encore nés, que nous donnions la parole aux milliards d'êtres qui viendront après nous. C'est pourquoi je propose, sans excès d'illusion, mais non plus sans excès de naïveté, la création d'un ordre des Avocats de l'Avenir.    

                                             
                                                  PRENDRE CONSCIENCE

Cet ordre des Avocats de l'Avenir devrait avoir un statut international. Son siège devrait être au sein de l'organisation des Nations Unies, ou de l'Organisation Mondiale de la Santé. Chaque fois que les hommes du présent projettent une action susceptible d'être néfaste aux hommes de demain, les Avocats de l'Avenir auraient le droit, le devoir même, de crier : Halte ! et d'exiger une enquête. Dans la mesure où cette enquète préalable prouverait, dans l'état des connaissances et, selon toute probabilité calculable, que l'action envisagée ne peut avoir de conséquencs graves, celle-ci serait autorisée. Ces décisions seraient soumises à des révisions, compte tenu de l'évolution des connaissances à intervalles de quelques années ou mois.
Les Avocats de l'Avenir devraient pouvoir s'appuyer sur une information à l'échelle de leur tâche. Dans leurs efforts de sauvegarde du futur, ils devraient avoir accès à la totalité des connaissances de notre temps. En outre, l'exercice même de leurs fonctions donnerait à ces responbles une faculté qui fait pratiquement et tragiquement défaut dans nos sociétés, à l'Occident comme à l'Orient; la faculté de penser l'avenir.
Penser l'avenir est tout autre chose que prophétiser. Il s'agit d'une attitude d'esprit qui envisage la totalité du présent sous son aspect de mutation, en tant que loi de notre ère, mais qui s'efforce de lutter contre cette "image dans le miroir noir" de la mutation,qui est la dégénérescence, la croissance sauvage, indisciplinée, cancéreuse.
Le champs d'activité des Avocats de l'Avenir serait immense. Il leur incomberait d'éviter la contamination radioactive de l'air et de l'eau, la pollution des mers et  des fleuves par les déchets chimiques. Ils auraient à empêcher l'extermination d'espèces animales entière sur le globe, la disparition des forêts, la dévastation irréparable de vastes régions au nom d'un progrès anarchiquement compris.
Les Avocats de l'Avenir auraient à étudier les mesures capables d'endiguer le raz-de marée de la surpopulation. Ils auraient enfin à examiner les projets d'action engageant l'avenir, en déterminant parmi ceux-ci une hiérarchie et une priorité. Actuellement, par exemple, on pourrait imaginer que cet organisme se prononcerait en faveur de la biologie molléculaire de préférence à d'autres branches de la science aux résultats plus spectaculaires.

Toutefois, afin d'éviter que les Avocats de l'Avenir ne deviennent, par pusillanimité, un frein au progrès, ils ne seraient dotés d'aucun pouvoir législatif ni exécutif. Leurs fonctions seraient celles de conseillers compétents : de sages éclairés, de consciences nourries par la science. Ils seraient la conscience du monde dans son évolution tourbillonnante.
La conscience chargée de tout faire, dans l'ordre de l'intelligence, pour que soient transmises aux générations futures la force créatrice et la jouissance du monde
."

Ce brave homme étant décédé en 1994, il a ainsi pu goûter de l'importance de ses idées lumineuses baffouées...













Publié dans Le Dicoplodocus

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